LES ARTICLES

Liste complète des articles


06/05/2001
De la banalité érigée en récit

Par Raphaël Baroni,
Chercheur FNRS, Université de Lausanne - pour le site Loft Scary


Le site de Loft Story annonce la couleur de son propos de bien étrange façon : il s'agit de la "première fiction réelle". Qu'entend-on exactement par là ? Que ce qu'on nous fait passer pour réel est en fait une fiction (de nombreux "chatteurs" de Loft Scary sont convaincus que "tout est arrangé") ? ou au contraire que ce qui ressemble à s'y méprendre à une fiction est bien réel ? Derrière le terme de fiction se cache en fait un autre travail que le jeu dans les mondes possibles de l'imaginaire créateur, une autre construction se superpose continuellement à la situation bien réelle des candidats et il n'y a par ailleurs pas de raison sérieuse de penser qu'il s'agit d'acteurs suivant un scénario écrit à l'avance. Cette construction, c'est la narrativisation acharnée par les producteurs des situations banales vécues par les habitants du loft.

Les règles conversationnelles implicites sont très claires : pour qu'il y ait respect du principe de coopération entre producteur et récepteur, il faut que ce que l'on raconte soit intéressant (cf. Paul Grice "Logic and Conversation"), et pour que le contenu d'une narration soit intéressant, il faut qu'il sorte de l'ordinaire, que l'événement soit inattendu, remarquable :
"Lorsqu'un événement inattendu survient ou qu'un obstacle surgit, le déroulement des faits ne suit pas un décours habituel. Cette situation devient un objet potentiel de narration." (Michel Fayol (2000) "Comprendre et produire des textes écrits : l'exemple du récit" in L'Acquisition du langage, Paris, P.U.F.)

Mais l'événement inattendu ne suffit pas, une fois qu'il survient, les actions des personnages prennent un tour bien particulier, elles s'écartent autant que possible des routines de la vie quotidiennes :
"la description est importante (nous dirons conversationnellement admissible) si les actions décrites sont difficiles et seulement si l'agent n'a pas un choix évident quant au cours des actions à entreprendre pour changer l'état qui ne correspond pas à ses propres désirs ; les événements qui suivent cette décision doivent être inattendus, et certains d'entre eux doivent apparaître inusuels ou étranges." (Umberto Eco (1985) Lector in fabula, Paris : Grasset, p. 137)

Cette première semaine de Loft Story nous donne des exemples frappants de cette configuration particulière des événements qui forment des intrigues, deux histoires "intéressantes", deux drames se sont déroulés sous nos yeux : le départ de David et la courte idylle de Loana avec Jean-Edouard. Les intrigues se nouent et se dénouent en constituant des situations de crises qui viennent rompre l'ennui de la contemplation des actions quotidiennes. David est un comique, il semble être bien dans sa peau (situation initiale), mais en fait il s'intègre mal à la vie du loft, devient la proie des médisances (noud), il décide finalement de s'en aller (action difficile) et la réaction des autres est un déchaînement d'émotions et d'actes de contrition (dénouement). Les larmes coulent, les producteurs sont contents. Jean-Edouard trouve que Loana est une pétasse (situation initiale), au cours d'une soirée arrosée, il embrasse la jeune fille et couche avec elle (noud), après cet acte, qu'il regrette, il prend ses distances (action), finit par rompre (dénouement) et tente de se justifier auprès des autres (et de nous). Ici, la sélection des "histoires" est importante, le montage est lui aussi crucial en mettant en relation des moments distincts pour qu'ils forment un ensemble cohérent, une intrigue (cf. Ricour, Temps et récit), de même que les courts récits écrits que l'on trouve sur le site et qui s'organisent en chapitres. Le travail de construction de l'événement par les producteurs consiste donc à sélectionner, à relier, à dramatiser tout ce qui, dans le quotidien banal de nos candidats, est susceptible de passer pour un récit intéressant, et enfin à chercher une morale à l'histoire, à déterminer les sanctions morales, à en tirer des leçons de psychologie à deux balles. La mise en intrigue est le travail du narrateur, pas des acteurs de l'histoire (qui ne fournissent que des situations d'interaction aussi tendues que possible), et c'est dans ce sens du travail sur les événements que l'on doit bel et bien considérer LoftStory comme une fiction.

Car la menace qui guette réellement Loft Story, c'est précisément que les candidats trouvent une situation d'équilibre, s'arrangent entre eux pour parvenir à vivre leur quotidien sans tension, qu'il n'y ait plus matière à construire une "story", et par conséquent que les spectateurs s'enfuient. Mais des précautions ont été prises, le choix des candidats (aussi hétérogènes que possible), leurs situations (célibataires sexys en chasse), leur contexte (enfermement dans un lieu confiné), leur rivalité (je gagnerai le jackpot si je suis plus sympathique que les autres) tout est propice à la création de situations de crises et permet autant que possible d'éviter qu'un équilibre s'établisse et se maintienne entre les candidats. En ce sens, la danseuse siliconée et exhibitionniste, par tous les potentiels de tension dramatique qu'elle possède, est la véritable héroïne de la série. A moins que Steevy ne se décide à faire son coming-out...





Recevez notre newsletter !
  
inscription désinscription



Toutes les analyses de débats

Tous les articles

Toutes les contributions





Affichez notre bannière !



Hit-Parade