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03/05/2001
Du voyeurisme télévisuel
et de son exploitation


Par Raphaël Baroni,
Chercheur FNRS, Université de Lausanne - pour le site Loft Scary


Le phénomène entourant l'émission Loft Story n'est que le prolongement - dans une formule inédite dans le P.A.F. mais déjà tentée ailleurs, aux Etats-Unis, en Allemagne, et plus récemment en Suisse alémanique, sous ce titre étrangement ironique : Big Brother - d'une stratégie classique et très ancienne des mass-média visant à flatter une audience aussi large que possible par des moyens libidineux. Depuis les Canards sanglants du passé (faits divers réels ou inventés) jusqu'à nos jours, les médias ont toujours su tirer parti de notre goût pour le voyeurisme. Cette stratégie à sens unique est par exemple bien illustrée par le journaliste paparazzi cherchant à réaliser des clichés scandaleux affichant la vie privée des hommes et femmes publiques. Les photos, si possible floues et mal cadrées, garantissent l'authenticité de la chasse aux informations banales mais privées (rupture, idylle, adultère, mariage, maternité, maladie, anniversaire, etc.) de demi-dieux ramenés de manière rassurante à notre taille (cf. Les Mythologies de Barthes). Le phénomène de reconnaissance/identification lié au voyeurisme est ici rendu particulièrement savoureux par le fait qu'il nous rapproche de ces idoles qui semblent pourtant appartenir à une autre classe sociale, l'effet secondaire et narcotique de cette délectation est de nous faire oublier l'incroyable et scandaleuse disproportion des moyens économiques dont disposent ces célébrités et qui devrait faire grincer les dents des prolétaires qui consomment ces feuilles de choux. Les procès coûtant moins cher que ne rapportent ces intrusions plus ou moins illégales (bien que parfois arrangées) dans la sphère intime de victimes non consentantes, l'entreprise est rentable et ne semble pas prête de mettre la clef sous la porte.

Seulement la trash TV à l'américaine (dont l'archétype est résumé par les émissions de Jerry Springer) donne une dimension nouvelle au voyeurisme du public en lui fournissant des proies d'un genre nouveau : les exhibitionnistes-vulgaires (de vulgus, le peuple). D'une certaine manière, des émissions telles que "C'est mon choix" sont bien moins scandaleuses que les articles de Paris Match, car si les gens offerts à notre regard se ridiculisent, ils ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes, personne ne les a forcés à monter sur le plateau (on a plutôt l'impression qu'ils se bousculent au portillon, peut-être dans le désir de partager le destin des célébrités ?). Dans le site Loft Scary, les votes des internautes sont formels, au moment où j'écris, ils sont 44,30 % à trouver que regarder cette émission n'est "pas particulièrement scandaleux, les participants ont accepté les règles du jeu" alors que seuls 10,53% estiment la chose "proprement scandaleuse".

Mais ce n'est pas tout, la forme même du voyeurisme que flatte ce genre d'émission a changé : on ne jouit plus de voir nos idoles rabaissées mais au contraire de trouver plus stupide que soi, pire "pétasse", pire coincé, pire comique, pire "bourge" ou pire "gars-qui-se-la-joue". D'une intrusion ascendante de la part des médias vers l'intimité des idoles qui sont ramenées dans la boue commune, on est passé à une intrusion descendante dans une vie privée qui s'affiche d'elle-même (trop heureuse de participer à la grand-messe médiatique à laquelle seules les stars étaient autrefois conviées) et qui nous donne l'illusion de surnager au-dessus d'une masse dont le destin est encore plus lamentable que le nôtre. De toute manière, aucune chance d'échapper au ridicule pour les exhibitionnistes vulgaires, c'est en fonction même de leur capacité à se faire humilier qu'ils sont sélectionnés, car c'est là que réside le secret pervers de l'audimat. Et nous, spectateurs qui croyons échapper au système en se moquant, le sourire en coin, de ces émissions, de leurs producteurs et présentateurs, mais surtout des participants, tous plus méprisables ou pathétiques les uns que les autres, nous gonflons l'audience, nous ne détournons pas le regard : il est tellement délectable de se sentir intelligent, bien dans sa peau, suffisamment sage pour ne pas exposer nos médiocrités aux yeux de tous. "C'est nul !", mais il faut bien regarder l'émission pour s'en convaincre et nourrir nos conversations de bistrot sur la décadence du paysage audiovisuel.

L'intimité est-elle vraiment en danger ? Le caractère complètement artificiel du milieu dans lequel évoluent les cobayes-exhibitionnistes de Loft Story ne semble déranger personne, c'est de la "real TV", même si la méthodologie des sciences humaines martèle depuis un siècle que la présence d'un observateur enlève toute forme de crédibilité au caractère "naturel" de l'expérience. On ne pénètre aucune intimité authentique, on ne cherche qu'à surprendre une scène érotique (très improbable en réalité) mais surtout à pouvoir se moquer des faiblesses affichées, des prétentieux ramenés dans le rang, à trouver plus ridicule que soi tout en rêvant secrètement que nous, on serait bien meilleurs. On en profiterait peut-être pour cracher en direct sur le mercantilisme du jeu, des organisateurs, et sur la bêtise d'un public qui se croit au-dessus de la mêlée mais qui réagit exactement comme on l'espère, dont le regard, critique ou non, est un voyeurisme qui génère de l'audience. Seulement pour cela, il faudrait aussi y participer à ce jeu.
La seule action raisonnable, si l'on cherche vraiment à court-circuiter la machine à fric, serait donc le boycott ! Mais cela, personne ne le désire vraiment aujourd'hui...





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