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30/06/2001
"Mes élèves ne parlent
que de ça !"


Par Carine Naudin-Bergeron
Professeur de lettres


Pourquoi écrire ? Parce que je ne m'insurge pas, parce que je ne défends pas non plus.

Faut-il tomber à bras raccourcis sur une émission qui n'attendait que cela ? Pas sûr. Faut-il approuver la mise en scène d'un spectacle séduisant l'un de nos instincts les plus vils ? Pas sûr non plus. A ce rythme-là, nous ne sortirons pas des sentiers battus, me direz-vous. Néanmoins, il est bon quelquefois d'enfoncer quelques portes ouvertes.

Une internaute soulignait que le jeu cristallisait "une sorte de quête triste et impossible, un besoin de reconnaissance totalement rabaissant", mais il faut somme toute revenir à la réalité : nos lofteurs sont tous plus ou moins convaincus de talents artististiques non négligeables (qui peuvent parfois nous échapper, je l'admets) et force est de constater que leur seule préoccupation est de savoir "comment se porte Boubou", comprendre "sommes nous enfin connus ?". LoftStory n'est en somme qu'un erzatz de "Graine de stars" grandeur nature, et en live pendant 70 jours. Nous voyons évoluer sous nos yeux critiques de jeunes gens gens désoeuvrés qui ne rêvent que de gloire. Est-ce vraiment nouvau ? J'en doute ! La seule différence : M6 exploite le filon jusqu'à la moelle et le plus rapidement possible, consciente que la notoriété de ses dociles cobayes ne sera certainement qu'un feu de paille.

La platitude du contenu, me rétorquerez-vous ? Pour mémoire, je vous rappellerais que nous avons subi des saisons interminables d'"Hélène et les garçons" sans nous plaindre et même parfois en en redemandant. Les "entre guillemets" d'Aziz valent bien les "C'est bon d'avoir des amis comme vous !" de la belle Hélène (sans vouloir faire de mauvais jeu de mots). Au moins, le Loft (celui de TPS, quoique censuré) a l'honnêteté de montrer la vie telle qu'elle est, avec ses hauts, ses bas, ses sentiments inavouables, certes exacerbés par le huis-clos, mais néanmoins réels quoique peu reluisants.

On pourrait alors m'objecter l'influence de ce programme sur la jeunesse encore vierge des péripéties houleuses que connaissent nos lofteurs. Et là, je dois avouer que depuis plus d'un mois, mes élèves ne parlent que de ça ! Alors que je les crois obnubilés par le prochain contrôle de maths, ils débattent ardemment des scores de l'élimination de Kenza... quand ils me semble qu'ils s'émeuvent au sujet d'une nouvelle recrue de la 5e3, ils s'extasient sur le tour de poitrine de Loana ainsi que sur ses prouesses aquatiques en synchronisation avec Jean-Edouard... et j'en oublie ! Mais peut-être dois-je préciser que j'enseigne le français (et l'art de vivre) dans un collège du Val-Fourré à Mantes-la-Jolie, et que je préfère entendre mes élèves chanter d'un air hébété "lofteur-up-and-down, lofteur-move-around, lofteur-number-one" que proférer, de l'air le plus hargneux possible, et dès huit heures trente : "Toi, j'te nique ta mère, ta soeur et ta grand-mère, et à 10h00 t'es mort!" Modeste consolation, mais les situations extrêmes amènent parfois à relativiser les certitudes les plus farouchement ancrées dans nos esprits.

Mais surtout, et pour en finir : halte à l'hypocrisie ! Pour en parler, il faut regarder ; donc, se soumettre au voyeurisme abject que la couche bien-pensante de population lettrée a dénoncé depuis le premier jour ! Vous cernez l'aberration ? Car ce sont ceux qui qualifieront d'"intellectuellement épanouissant" le "Crash" de Cronenberg qui s'insurgeront devant les effets subversifs de LoftStory !

Même si c'est une mauvaise sitcom, avouons qu'il est tentant de se prendre au jeu du Loft comme on jubile à l'idée de dévorer un Agatha Christie, même si l'on sait que l'on contribue indirectement à la déforestation de l'Amazonie.

Sachons rester raisonnables et modérés : les effets corrosifs du Loft n'atteignent pas des sommets ! Les amoureux se cherchent sous la couette en se cachant sous les tables, on se douche en maillot de bain, et on râpe des carottes parce qu'il faut bien manger ! Ne donnons pas plus d'importance au Loft qu'il n'en a et surtout ne crachons pas dans la soupe : lorsque Zola s'est mis à la rédaction des Rougon-Macquart, ouvrant la voie à l'école réaliste, on l'a accusé de se nourrir de la "fange" du peuple (et de faire son beurre dessus, par la même occasion). Je vous rappelle juste que Zola était au programme du baccalauréat de français l'an passé...

A bon entendeur !





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