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15/05/2001
La montée de "fièvre lofteuse"

Par Jean-Luc Fontaine
Journaliste indépendant


Dans son numéro du mercredi 2 mai, le Canard Enchaîné résumait bien le "moralement correct" qui unit largement la presse française à l'égard de la nouvelle émission de M6, Loft Story. Un titre pour tout résumer : "La France a la fièvre lofteuse. Faut-il abattre tout le troupeau ?". Tandis que l'Express proposait un dossier pour dénoncer l'apologie du voyeurisme qui ne se cache plus. Des ébats torrides de Loana (relayés par des hackers qui ont pillé les images stockées sur le site M6) jusqu'à la prose crue où Catherine Millet met l'oeil du lecteur sur le trou de la serrure pour lui faire partager ses partouzes débridées. 80.000 exemplaires en quelques jours. Et 6 millions de mateurs réunis jeudi dernier (3 mai) pour célébrer la "Télé réalité".
Du coup, M6 a beau jeu de crier au piratage et s'en remettre à la justice. Tout çà c'est bon pour la notoriété de l'émission, coco, çà dope l'audience. Tout le monde est loin d'avoir vu ces images, mais tout le monde en parle. Scénario idéal pour la vierge (M6) effarouchée. Même Le Monde n'est pas indifférent au phénomène Loft Story, jusqu'à lui consacrer des tartines dans son édition du 4 mai. On a donc tout entendu, ou presque, à propos de Loft Story. Dans un procès mené pour l'essentiel à charges. Quelques "mal-pensants" comme Ségolène Royal, ont bien cherché à faire entendre des jugements différents. Vite enterrés dans le torrent des condamnations.

"Voyeurisme parental généralisé"
M6 peut pavaner face aux hypocrites : cause toujours, c'est moi qu'on regarde. D'ailleurs, pour en parler autant, les détracteurs ne sont-ils pas aussi de fidèles vidéomateurs... Bref, les chiens aboient, la caravane passe. De fait selon un premier sondage CSA, 22% des téléspectateurs - seulement - se disent choqués ou opposés. Alors la meute peut bien hurler. Un scénario cousu sur du velours. Homme de télévision et philosophe, Michel Field assure que "Loft Story ne constitue en rien une rupture, tout au plus la radicalisation de ce qu'est devenue la représentation dominante de l'humain à la télévision : une collection d'individus dont on recherche le témoignage dans ce qu'il a de plus singulier." Tout en précisant dans la foulée que : "Il ne s'agit pas là d'un hymne à la différence mais d'une formidable machine à fabriquer l'indifférence." (Sévices publics, service public, Le Monde du 4 mai).
Pour sa part, le psychanalyste Serge Tisseron (toujours dans le même numéro du Monde) observe que si le voyeurisme au sens premier implique une perversion sexuelle où l'on prend plaisir à regarder des gens à leur insu, ce n'est pas la tasse de thé de M6, où l'on veille au contraire à ce que l'émission soit la plus soft possible. Rien qui ne porterait atteinte aux bonnes moeurs - de la ménagère de moins de 50 ans - ne sera montré, affirme la production. Loft Story renvoie plutôt à ce que le "psy" appelle "le voyeurisme parental généralisé", et des "comportements maternels intrusifs" comme ceux qui poussent des crèches à offrir sur l'internet des images à distance de ce qui se passe à l'intérieur pour répondre à un gros besoin de "Big Brotherisme".

Un garde-fou
Pour le psychanalyste, ce voyeurisme parental semble avoir au moins cette utilité : le seul garde-fou contre le risque d'une excitation sexuelle croissante alimentée par les médias. "Il ne faudrait pas croire que les images excitantes que nous communiquent sans cesse la publicité, le cinéma ou la télévision soient sans effet. L'âge de la puberté diminue régulièrement et des fillettes de plus en plus jeunes réclament le droit de s'habiller sexy. Pourtant selon les statistiques, l'âge des premiers rapports ne semble pas diminuer sensiblement. Ce pourrait bien être parce que l'angoisse d'abandon cultivé chez l'enfant par des parents tatillons et espionneurs serait le meilleur contrepoids à l'excitation sexuelle montante, du moins dans les couches moyennes de la société."
Du coup Benjamin Castaldi serait parfaitement dans le sujet lorsqu'il lâche tout de go : "Attention, vos parents vous regardent." D'ailleurs les parents sont omniprésents sur le plateau du direct du jeudi.
Curieusement - ou symptomatiquement - la critique la plus cruelle est venue des... évêques de France qui ont osé porter le débat dans le champ de la merchandisation des sentiments humains. Condamnation implicite de la loi du marché (tout n'est pas à vendre) et qui prend à revers bien des pourfendeurs de l'émission. Le moralement incorrect est-il soluble dans l'économiquement correct ?

Pour 2260F la semaine
Après tout, voilà des jeunes gens majeurs, qui ont fait le libre choix de tenter leur chance dans cette émission (comme 38.000 autres candidats), avec à la clé la promesse de se partager une maison de trois millions de francs (Aziz ne veut-il pas l'offrir à sa maman ?). La stratégie économique de l'émission et son succès d'audience tout autant, justifient que l'on pense le plus grand bien de cette brèche ouverte dans une télé qui ronronne, en osant monter des "vrais" gens dans de vraies situations "sociétales" (pour faire tendance, coco).
Car ce modèle économique propose un rendement impeccable, un retour sur investissement comme jamais. Certes les coûts de production sont élevés (notamment 19 réalisateurs et une armée de techniciens). Mais le joueur-cobaye ne "coûte" que 2260F la semaine en cachet. Pour une fiction, même un figurant ne travaillerait pas à ce tarif (à la journée peut-être, et encore : il faut les tirer des journées de... 24 heures).
Et il y a le jackpot : au lieu de 170.000 F les trente secondes, le tarif du spot publicitaire est passé à 275.000 F, en attendant mieux dès le 21 mai et une diffusion quotidienne dès 19 heures (contre Lagaf' et son Bigdil), c'est à dire dans la cour des grands de l'access prime time. A ce tarif-là, 26 minutes de Loft Story rapporte plus de 1MF par jour à la chaîne. Sans parler des redifs du soir, de la grand'messe du jeudi (au bas mot dans les 4MF) et bien sûr les à-côtés : accès au confessionnal via l'internet, mais au tarif minitel (2F et des poussières la minute), ou bien les 70F d'abonnement mensuel à TPS dont un canal est dédié à l'intégrale de Loft Story, malgré l'indignation vertueuse de la Haute Autorité de l'audiovisuel. Ouste !, la vieille baderne, qui renâcle mais n'ose même plus censurer la modernité. Sans oublier aussi les contrats signés par les joueurs qui fixent jusqu'aux conditions de reversion de leurs éventuels droits d'auteur futurs. Depuis qu'il est sorti du loft, David avoue qu'il est flanqué d'un agent imposé par la production, pour la durée du contrat signé, c'est à dire jusqu'au 31 janvier 2002.

Télé réalité ou... réalité de la télé
Pour plus de 100MF que peut espérer aujourd'hui empocher la chaîne, les deux derniers candidats en piste n'auront touché pour leur part que moins de 23.000F en dix semaines. Et quoi de mal à çà ? C'est quand même mieux que le RMI, non ? Et n'est-il pas naturel de rétribuer correctement la part du risque dans cette aventure, à travers le capital investi ? Voilà le prix de la réalité, de cette "réelle" télévision, faite de gens "réels", dans l'économie "réelle" de l'audiovisuel aujourd'hui. D'ailleurs, c'est le marché qui parle. Personne n'oblige le téléspectateur à ingurgiter du Loft Story à haute dose. Personne ne l'enchaîne devant son poste. Il en veut, il en redemande. Alors on lui en donne. Et basta !
Télé réalité : le concept fait fantasmer mais est aussi terriblement piégeux. Même des gamins de 3ème, invités à donner leurs points de vue dans "Arrêt sur images" (Arte, dimanche 12h30), ne sont pas dupes du côté "souris de laboratoire" des occupants du loft. Et même si l'on se félicite que Loft Story soit plus du concentré de réalité, c'est comme pour le jus d'orange : le concentré n'a rien à voir avec le pur jus. D'ailleurs où est la réalité lorsque l'on est coupé du monde ? Où est la sincérité lorsque David explique qu'il avait pris le parti de jouer un rôle ?
Et qui croire lorsque le même explique à Fogiel sur France Inter, samedi matin, que lui ne souhaitait pas tant que cela partir, mais que la production le lui a fortement conseillé (pour son bien, évidemment). Le moment de vérité n'ira pas au delà. Il est vrai que David a bien négocié son départ, en se voyant confier deux rubriques, dans l'émission du jeudi et sur le site internet. Même out, David a conservé son petit boulot. Avec un début de coquette notoriété en prime. Joli coup de négociation. Nouvelle tuile avec le départ de Delphine. Au moins en invoquant une raison médicale, les curieux sont refroidis et n'insistent pas. Mais il serait étonnant qu'il ne se trouve pas au moins un journaliste pour vouloir en savoir plus. A suivre donc...

Les illusions perdues
Et que penser lorsque l'on découvre - via les images sur TPS - que jeudi dernier le loft retenait son souffle pendant le direct de Castaldi. Le plateau étant à quelques mètres seulement, ses occupants entendaient tout des élucubrations du meneur de jeu. Castaldi bidonne. Kenza se met en pétard et brocarde l'animateur... Les abonnés de TPS n'en sauront pas plus puisqu'une panne de son inopinée les empêchera d'en entendre d'avantage. La même Kenza, accueillant - en direct - la remplaçante de Delphine, trouve son visage familier : "mais si, on s'est déjà vu dans les couloirs..." Et re-panne de son, on n'en saura pas plus. C'est quand même singulier que la technique flanche à des moments si précis (surtout un "Larsen") alors que depuis près de deux semaines, toute l'équipe technique a eu le temps de prendre ses marques... Après l'euphorie des premiers jours, le temps de la suspicion est en train de pourrir l'ambiance.
Réalité ou fiction ? Réalité mise en scène ? Comment s'opèrent les choix éditoriaux de montrer telle scène plutôt que telle autre ? Existe-t-il un ressort dramatique en filigrane de tout cela, à l'insu même des joueurs-cobayes ?
L'émission fascine d'abord parce qu'il s'agit d'une expérimentation dont personne n'est dupe, malgré la rhétorique entretenue par la chaîne. Expérimentation humaine inédite pour laquelle M6 veut se persuader que tous les paramètres sont sous contrôle. Mais était-il seulement prévu de connaître deux défections en moins de quinze jours ? Il semble que le règlement n'imaginait pas le cas de figure des remplaçants.
Et si la machine s'emballait, si les joueurs décidaient d'improviser une autre partie dans le dos de la production ? Car les jeunes dans le loft ont révélé un sens insoupçonnable de la solidarité. On les voit parfois évoluer à contre-emploi, se montrer bien moins tarte que l'image qu'on nous en donne. Prenez Laure, "la bourge". Elle n'a pas emporté dans le loft que ses pots de crème et son nounours fétiche, mais aussi le "1984" d'Orwell. Au cas où ?
Jusqu'ici l'obéissance à l'autorité a été totale, même s'agissant de défis particulièrement crétins, exécutés juste pour ne pas perdre un petit pécule d'argent de poche. Pourtant on a perçu dans le dernier "Arrêt sur images", que la recette du cocktail loft version M6 pouvait révéler des failles sérieuses. Et si dans le style "jeu de séduction et de manipulation", Loft Story s'avérait de la veine balzacienne des meilleures "illusions perdues", bien meilleures que ce "Rastignac" qui, même relooké troisième millénaire, a connu un bide mémorable sur France 2 ?
Décidément on vit une télé formidable.





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